Un peuple se meurt lorsqu’il n’a plus de force pour inventer d’autres dieux,
d’autres mythes, d’autres absurdités ; ses idoles blêmissent et disparaissent ; il en puise ailleurs, et se sent seul devant des monstres inconnus.
Les dirigeants africains doivent être à l’écoute de leur société civile
Aucun progrès dans la condition des peuples ne peut se faire sans les principaux concernés. Au lieu de
chercher à calquer son développement sur ce qui se fait ailleurs sans toujours en vérifier la faisabilité ou l’utilité sur son sol, l’Afrique devrait elle-même réfléchir à cette question :
quel modèle de développement pour nous ? Ainsi, les gouvernements africains ont le devoir d’œuvrer à l’établissement d’une société plus juste où les peuples ne seront plus des citoyennes de
seconde zone. Il faut une réelle volonté politique. Et pour faire entendre leur voix, les peuples n’hésitent plus à se constituer en associations, à mettre en place des Organisations Non
Gouvernementales. Même s’il faut reconnaître que souvent, beaucoup d’ONG sont plus ou moins inféodées au pouvoir officiel, leur utilité, ne serait-ce que parce qu’elles font naître une société
civile et développent l’esprit critique ou la participation socio-politique incontestable.
Pour beaucoup d’Africains, les pouvoirs en place ne sont que des caisses de résonance des grandes puissances occidentales. En réalité, face à des institutions telles que le FMI ou la Banque
Mondiale, quelle est la marge de manœuvre de ces dirigeants souvent élus dans des conditions douteuses ? Peuvent-ils réellement s’opposer à la mise en œuvre de mesures qui, loin d’atténuer
la fracture sociale, la précipite ? Les Africains doutent.
A chaque rencontre du G8, la question de l’annulation de la dette est remise sur le tapis et comme toujours, aucune mesure d’importance ne suit. Il est presque scandaleux de voir que la
quasi-totalité de la richesse créée par ces milliers d’Africaines anonymes, au prix de multiples efforts, sortira du pays sous forme de remboursement de dette. Il est choquant de voir que des
secteurs primordiaux comme la santé seront sacrifiés (réductions budgétaires oblige), que ces pauvres continueront d’acheter au prix fort des articles importés, car loin de contribuer à
installer des manufactures sur place, la richesse nationale sert à rembourser des intérêts d’une dette qui augmente chaque année.
Aux Africaines et Africains de se remettre en cause individuellement d’abord, collectivement ensuite
En tant qu’Africain, j’estime qu’un des facteurs de notre condition actuelle est notre mentalité. L’Afrique a tendance à se présenter comme la terre de la solidarité, mais celle-ci est
essentiellement familiale ou tribale. Sur des pratiques comme les tontines pour ne pas dire les partis politiques, l’adhésion se fait surtout par affinité régionale ou tribale. Qu’est-ce
qui peut déstabiliser les rapports entre personnes de races ou d’origine différentes amenées à vivre ensemble ? En Europe, on parlera de racisme, en Afrique noire de tribalisme ; une
véritable gangrène sociale. D’accord, l’histoire coloniale a contribué à favoriser ce système. Les anciennes puissances ont tiré profit de ces querelles, partant du principe qui veut qu’il faut
"diviser pour mieux régner". Pour avoir une mainmise totale sur un pays, on n’a pas intérêt à voir se développer un fort sentiment d’appartenance nationale. Aujourd’hui encore, beaucoup
d’africains disent "appartenir d’abord à un groupe ethnique" et non à un pays. La notion de Tribu semble l’emporter sur la notion de Nation. Souvent, l’opposition sensée combattre le pouvoir
n’est que le reflet des intérêts d’une région qui aspire à son tour à "occuper la tête du pays". Or, pour mener à bien des projets de développement nationaux, il est indispensable de partager la
même vision de l’avenir, d’avoir un projet de société ou chaque composante de celle-ci, quelque soit son origine ethnique ou culturelle, se retrouverait. Chaque personne, avant de dénigrer devant
sa progéniture telle personne, parce qu’issue d’une tribu jugée "inférieure", devrait se poser la question de savoir quel impact cela aura non seulement sur ses propres enfants, mais aussi sur
leurs rapports avec les autres membres de la société. Chaque Africain, avant de "graisser la patte" avec quelques billets de banque pour obtenir rapidement un service, devrait savoir qu’il
concourt à faire perdurer ce système de corruption endémique en Afrique. De même, au vu de ce qui se passe sur le continent sur le plan politique, on est en droit de se demander quel rôle peut
bien jouer les élites préoccupé par le partage sans concession du pouvoir ou par leur réussite matérielle.
Et pour aboutir à une telle prise de conscience individuelle, les intellectuels du continent doivent jouer leur rôle. Souvent, c’est à eux de se rapprocher de la masse par un discours engagé,
afin de réveiller sa conscience, afin de lui faire voir les vrais enjeux, mais dirait l’écrivain Guinéen Thierno Monènèmbo :<<Eux qui devraient êtres des solutions, ce
sont eux les problèmes>>. Il ne s’agira plus de voter pour un élu parce qu’il est originaire de notre région, mais parce que son programme de société se rapproche de nos convictions
Une fois cette remise en cause individuelle effectuée, il s’agit de franchir un pas supplémentaire par une prise de conscience collective afin d’aboutir à l’émergence d’une société civile
africaine forte et qui n’hésitera plus à joindre sa voix à cette autre société civile occidentale pour des combats vitaux telle que l’annulation de la dette des pays du
tiers-monde.
Au monde civil occidental d’éviter le piège de l’apitoiement
Parlant par exemple des associations humanitaires, nul ne peut réfuter leur rôle, mais on est en droit de s’interroger sur leurs méthodes d’approche. Pour lever des fonds, elles ont de plus en
plus recours à une publicité à double tranchant. Dans leur souci de mobiliser l’opinion occidentale, elles recourent à des images choc (spots, affiches géantes de corps décharnés, mutilés,
d’enfants squelettiques, de femmes au regard vide, vêtements en lambeaux...). Pour moi, cela nourrit quelque part les vieux clichés que j’ai décriés plus haut. Qu’elle fait pitié, cette pauvre
Afrique ! L’autre, qui vit dans un monde ne connaissant pas toutes ces affres, culpabilise, s’apitoie. Combien n’ont pas crié à un enfant : "Finis donc tes restes ! Pense à ces
pauvres africains qui meurent de faim". Originaire de ce continent, je ne partage pas cette façon de voir les choses. Je refuse qu’on me prenne en pitié, qu’on s’apitoie uniquement sur moi.
Conforme à ce proverbe chinois, je souhaite qu’on m’apprenne à pêcher au lieu de me donner du poisson. Je souhaite plutôt qu’on m’aide, en me considérant déjà non pas seulement comme victime,
mais aussi comme un être à part entière qui met des actions en place pour s’en sortir, un être qui veut que sa dimension positive soit aussi reconnu.
je terminerai par ces mots:<<Après le pain, l'éducation est le premier besoin des peuples en Afrique>>
Mory Diakité.