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18 Novembre 2008


Pauvres oligarques ! Vont-ils bientôt devoir renoncer à leurs jets, solder leurs gigantesques yachts, abandonner leurs somptueuses demeures de la Côte d Azur ?
Le krach boursier les a littéralement essorés, dans des proportions inouïes à l'échelle de simples individus : 12,5 milliards d'euros partis en fumée pour le magnat de l'aluminium Oleg DERIPASKA, l'homme le plus riche du pays; plus de 14,5 milliards pour Alexeï MORDACHOV, le jeune patron de SEVERSTAL (acier), qui avait tenté il y a deux ans de mettre la main sur Arcelor; 15,3 milliards pour le sulfureux Roman ABRAMOVITCH, le propriétaire du club de Chelsea... Au total, d'après les calculs de l'agence financière Bloomberg, les pertes cumulées des 25 premières fortunes du pays atteindraient près de 185 milliards d'euros : un montant quatre fois plus important que le portefeuille de Warren BUFFETT, première fortune mondiale ! «Il va falloir tous nous sortir des classements des hommes les plus riches de la planète», a lancé Alexander LEBEDEV, gros actionnaire d'Aeroflot et trente-neuvième de la liste du magazine «FORBES». Première victime ? Le marché immobilier haut de gamme moscovite : sur 1,5 million de mètres carrés construits l'an passé, les 500 000 mètres carrés mis en vente entre 11000 et 19 000 euros l’unité ne trouvaient pas preneur. Pas de quoi faire pleurer le Russe moyen, pas mécontent de ce retournement du sort : la crise bancaire et financière de 1998 avait ruiné des millions de petits épargnants au profit de cette poignée de milliardaires, qui avaient profité de la dévaluation et du chaos pour accroître leur fortune et leur contrôle sur les actifs stratégiques du pays. Dix ans plus tard, ce sont eux qui sont frappés au cœur. «En fait, les pertes de ces oligarques sont de deux natures, explique l'économiste Jacques Sapir. Les unes tiennent au fait que la valeur des entreprises s'est effondrée en Bourse, et elles sont donc virtuelles. Mais d'autres sont bien réelles et vont conduire à une redistribution des actifs.» Depuis six mois, la Bourse de Moscou a perdu 60% de sa valeur. De taille très modeste, le marché russe amplifie terriblement les variations de cours, à la hausse comme à la baisse : après des années d'euphorie, l'effondrement a été spectaculaire. Au plus fort de la crise il y a quelques semaines, il a même fallu interrompre les cotations pendant plusieurs jours. Et ce n'est pas tout. Embarqués dans un Monopoly grandeur nature, la plupart de ces milliardaires s'étaient massivement endettés sur les marchés internationaux, pour investir et acheter des participations dans de grandes industries, russes ou internationales. En gage de ces emprunts, ils avaient mis leurs actifs boursiers. Quand la Bourse a commencé à baisser, les banquiers internationaux se sont immédiatement retournés vers eux. Résultat : ils doivent trouver une quarantaine de milliards d'euros de cash, d'ici à la fin de l'année, pour rembourser leurs créanciers étrangers ! Et les voilà coincés, obligés de céder une partie de leurs actifs ou d'implorer l'aide du gouvernement. «Aujourd'hui, l'ensemble des oligarques manquent de liquidités et se retrouvent à quémander l'aide du Kremlin», constate Thomas GOMART, directeur du Centre Russie à l'IFRI. Malgré l'effondrement du prix du pétrole et une crise de confiance, le gouvernement a réagi énergiquement. D'une part, la banque centrale, dotée de réserves colossales de près de 400 milliards d'euros, a injecté plus de 15 milliards pour soutenir le rouble. De l'autre, elle a créé un fonds de stabilisation de 40 milliards qui se substituera aux banques occidentales pour reprendre les actions des sociétés gagées.
«C'est la première fois, dans une crise russe, que l'Etat agit aussi rapidement et avec une telle efficacité», constate Victor IVANTER, qui dirige l'Institut de Prévision de l'Economie nationale à Moscou. Les déboires des oligarques pèseront-ils sur la bonne santé de l'économie russe ? Ni la crise géorgienne, ni les attaques spéculatives contre le rouble, ni même l'effondrement du prix du pétrole n'ont suffi, pour l'instant, à déprimer une économie qui flirte depuis cinq ans avec les 8% de croissance annuelle. Les économistes les plus pessimistes tablent encore sur 5% à 6% de croissance.
Le plan prévoit, officiellement, de céder à nouveau tous les actifs dès que la situation économique le permettra... Mais l'Etat ne sera-t-il pas tenté d'en profiter pour accroître son emprise sur les grandes compagnies énergétiques et minières ? «Certaines compagnies seront certainement revendues, juge Jacques Sapir. Mais d'autres, considérées comme stratégiques, pourraient revenir dans le giron de l'Etat.» La proximité des oligarques avec le Kremlin fera certainement la différence. «Il va y avoir une grande redistribution des cartes», constate Thomas GOMART. Et cette fois, c'est Vladimir Poutine, toujours à la manœuvre, qui a les jokers en main.
Natacha Tatu
Le Nouvel Observateur